Dany Doriz

« On the New Jersey Road »

C'est un album de collection pour un ensemble de raisons : il est historique d'abord parce qu'il marque la rencontre d'un des grands vibraphonistes du jazz, avec le label maintenant mythique de Gérard Terronès (bien qu'on ne le dise pas assez en France) qui, lui, a édité la légende du jazz. De plus ces deux là, Gérard Terronès et Dany Doriz, ont en commun d'avoir écrit l'histoire des clubs à Paris, puisque Gérard en anima un certain nombre, le dernier étant Jazz Unité à La Défense. Quant à Dany, il anime encore de nos jours l'irremplaçable Caveau de la Huchette (depuis 1970), et ce club fête cette année ses 60 ans. Autant dire que cette rencontre a une tonalité particulière, non dépourvue de nostalgie pour les amateurs de jazz et de piment pour les amateurs de rencontres inattendues. Ajoutons que ces musiciens français ont profité de l'occasion offerte d'une tournée aux Etats-Unis pour enregistrer un album, dans un cadre décalé qui offre l'air de liberté qui parfume cet album. Ces musiciens se connaissent sur le bout des doigts pour former la section rythmique de nombreuses formules autour de Dany Doriz, et ce changement de décor était le bienvenu. L'absence de batterie n'est pas étrangère à la clarté lumineuse de ces faces parfaitement rendue par la prise de son. Le répertoire choisi n'est pas nouveau, mais la pièce de Petrucciani (« Little piece in C ») comme « Le Grisbi », avec l'appui de l'harmoniciste Enrico Granafei, donne une couleur que nous connaissions peu de ces musiciens heureux de fixer leurs impressions américaines.

Dany Doriz joue avec une liberté superbe, son instrument ressortant majestueusement. Il est certainement le représentant majeur de cette école de vibraphone, qui doit beaucoup à Hampton, mais a su emprunter à Milt Jackson dans la façon de retenir le tempo (Smoke Gets in Your Eyes ») pour créer maintenant un univers parfaitement identifiable. Patricia Lebeugle joue avec assurance et punch. Parfaite dans ce rôle, elle remplit, en l'absence de batterie, sa mission de rythmicienne avec beaucoup de présence. Quant à Duchemin, ici plus petersonien que jamais, avec ses accents à lui (façon Milt Buckner, revu et beaucoup plus corrigé !, garnérien à l'occasion) sa générosité se coule sans forcer dans le projet. Il est un parfait partenaire, comme son maître l'a été, et sa conversation avec Dany est jubilatoire, chacun y trouvant matière à se laisser aller au bonheur de la parabole (« You look good to me » présente un dialogue magnifique que Peterson et Milt tenaient dans leurs grandes années). Les trois musiciens possèdent une belle sérénité parce qu'ils maîtrisent parfaitement la musique qu'ils interprètent : leur virtuosité évidente ne sacrifie jamais la qualité du discours musical. Un disque pour le plaisir. Felix W. Sportis